Je mourrai un jour, d’être trop patient.
En mai 2003, je visitais le Musée de la Marine de Loire à Châteauneuf-sur-Loire ; un musée qui comme son nom l’indique consacre l’essentiel de sa présentation à … la marine de Loire. Pas de raison particulière, d’y croiser un objet remarquable. Je m’y rendais par simple curiosité et divertissement dominical. Nous avions des invités…
En fin de parcours pourtant, je croisais de loin cette somptueuse sainte Catherine d ‘Alexandrie.
Sainte Catherine d’Alexandrie, hst, Musée de Châteauneuf sur Loire.
L’image m’était connue. Je la re-connaissais donc mais avec confusion. Un coup d’œil au cartel placé sous le cadre me permettait de comprendre qu’il s’agissait d’une œuvre anonyme appartenant à l’école française du XVIIème siècle. Anonyme ? impossible ! et tout en scrutant la toile, en usant du recul pour retrouver le premier regard qui m’avait fait voir cette image si " familière ", c’est le nom de Blanchard qui s’imposait.
J’avais, j’en étais certain, un Jacques Blanchard sous les yeux. Le traitement nacré des carnations, le vaporeux des cheveux, la belle lumière tiède, cette posture en léger déséquilibre prise dans un jeu savant de courbes et de contre-coubes qu’une oreille dégagée semblait concentrer en petit dans ses plis compliqués... Le type féminin au visage rempli, tendu vers l’avant et doucement basculé sur le côté... Connaissant La Vierge avec saint Jean-Baptiste et sainte Elisabeth de L’Art Institut de Chicago, le tableau de Musée de la Marine de Loire ne pouvait manquer de résonner en moi.
Jacques Blanchard, Vierge à l’Enfant avec st Jean-Baptiste et sainte Elisabeth, (détail) hst, 94 x 122 cm, Chicago, The Art Institut.
Et ce d’autant plus que j’avais déjà croisé dans le catalogue Jacques Blanchard 1600- 1638 de J.Thuillier (1998), page 143, cette gravure de C. David qui montre la version gravée semblant manifestement se rapporter au tableau qui nous occupe.
Charles David, Sainte Catherine d’Alexandrie d’après J. Blanchard. Gravure, 24 x 17 cm. Vers 1630.
Après vérification, j’ai pu constater que pour J. Thuillier, ce tableau était alors considéré comme " perdu ".
L’avais-je retrouvé ?
Lors d'un rendez-vous avec Mme Dupraz, conservatrice du Musée, en mai 2003, j’ai su que la toile venait d’être restaurée, qu’elle avait été vue à cette occasion par un spécialiste qui la rattachait sans grande conviction, à l’entourage de Claude Vignon. Aucun recoupement officiel avec Blanchard donc. Tous les espoirs restaient permis.
Je décidais alors de ne pas informer Mme Dupraz de ma découverte probable, ne serait-ce que pour éviter d’ajouter à la confusion ; mon avis même le plus buté, n’ayant aucune valeur scientifique.
Je me tournais plutôt vers M Dominique Brême un de mes anciens professeurs à l’Université de Lille III, qui s’est rapidement et fort aimablement déplacé pour voir le tableau à Châteauneuf-sur-Loire. Selon lui aussi, il s’agissait bien d’un Blanchard.
Restait à publier " l’affaire " par le biais d’un article auquel il apporterait la caution scientifique nécessaire. Il lui fallait regrouper d’autres nouveautés sur notre peintre, trouver le meilleur espace pour cette publication et surtout, il lui fallait trouver du temps à y consacrer. Je suis d’un naturel patient. J’ai donc patienté trois années, prenant ou recevant quelques nouvelles de temps à autre. Puis, plus aucune.
J’ai appris, il y a quelques jours que par un article passé dans la Revue du Louvre d’avril 2006, Moana Weil-Curiel proposait de rendre la sainte Catherine du Musée de la Marine de Loire à … Jacques Blanchard. Je ne sais rien de cette personne dont il faut saluer la perspicacité.
Content finalement que l’injuste anonymat qui recouvrait une œuvre aussi remarquable soit officiellement levé. Content mais aussi un peu amère, même si je sais qu’à travers ce sentiment d’amertume c’est essentiellement la vanité qui parle.